Chaussures de Luxe
Chaussures de Luxe

L'actualité des chaussures de luxe et des bottiers de prestige


Histoire de la coquetterie masculine : focus avec l’auteur sur l’homme et ses chaussures à travers les âges (livre)


Le philologue et historien Jean-Claude Bologne a publié en avril dernier aux éditions Pour l’histoire/Perrin, un intéressant ouvrage intitulé « Histoire de la coquetterie masculine ». L’auteur a accepté de revenir plus en détails sur les différentes parties de son livre qui ont trait aux relations que l’homme a entretenu avec ses chaussures à travers les âges.


Histoire de la coquetterie masculine, DR
Convenance à l’esprit national
Les Grecs ont surtout connu ce critère de convenance à l’esprit national par opposition aux vêtements asiatiques.

Mais d’une manière générale, tout ce qui venait de l’extérieur engendrait la même condamnation. À Athènes, les jeunes élégants portaient ainsi des « chaussures à la spartiates » (lakonikê).

Dans une comédie d’Aristophane, l’un d’eux, Bdélycléon, entend en chausser son vieux père, Philocléon, qui se montre hautement allergique au luxe. L’intention est louable : il veut le guérir de sa manie de siéger au tribunal en l’emmenant dans un festin pour le distraire.

Voilà l’austère Athénien forcé de passer une robe persique, tissée à Ecbatane, qui lui tient si chaud qu’il préférerait être vêtu d’un four, et des chaussures à la spartiate, qui lui donnent l’impression de mettre le pied en pays ennemi !

Plus qu’au luxe, c’est bien à tout ce qui vient de l’étranger que Philocléon se montre allergique. Ainsi déguisé, d’ailleurs, le pauvre homme doit prendre l’allure efféminée d’un riche pour être crédible. Pour la robe persique, on peut comprendre l’allusion, mais l’austérité spartiate cadre mal avec cette réaction. Certes, selon Pollux, les chaussures à la spartiate étaient de couleur rouge, ce qui a pu sembler luxueux aux Athéniens, mais il semble que l’origine étrangère suffisait à porter le soupçon de mollesse, peut-être, tout simplement, parce qu’il fallait être riche pour se payer des objets d’importation.

(…)

C’est en Sicile aussi, dans la grecque Syracuse, que Scipion adopte un mode de vie « qui n’était ni d’un Romain ni même d’un soldat » : en pallium et en sandales, il consacre son temps au gymnase, à la palestre, à l’écriture, crimes abominables puisque toute son armée en fut « corrompue par le relâchement ».

Mollesse condamnable, même si elle est loin de celle d’un Caligula, qui lui aussi avait opté pour des vêtements et une tenue indignes d’un Romain, « ni d’un citoyen, ni même de son sexe, ni, pour tout dire, d’un être humain. » Cela comportait selon le jour des manteaux brodés, des tuniques à manches, des robes de soie brodées d’or, le tout constellé de pierreries et de bracelets. Quant aux souliers, au lieu du calceus seul digne du citoyen romain, il portait les bottines dont il avait gardé le nom (caliga), des cothurnes, des sandales ou des brodequins de femme. Régulièrement, dans les critiques adressées aux citoyens trop élégants, revient ce crime de haute trahison contre la toge et les souliers.

Convenance à la nature
L’élégance se définit alors par la négative. « C’est par la simple élégance que doivent plaire les hommes » : une peau hâlée par les exercices du Champ de Mars ; une toge séante et propre ; une chaussure correctement nouée aux agrafes sans trace de rouille.

« Que ton pied ne soit pas perdu et ne nage pas dans un soulier trop large, qu’une coupe maladroite n’enlaidisse pas et ne hérisse pas ta chevelure ; que tes cheveux et ta barbe soient taillés par une main experte, que tes ongles soient bien coupés et propres, qu’aucun poil ne se dresse dans les narines ; qu’une haleine désagréable ne sorte pas d’une bouche malodorante, et que l’odeur du mâle, père des troupeaux, ne blesse pas les narines. »

Éviter ce qui peut choquer, agresser, se remarquer suffit à la beauté de l’homme. « Tout le reste, abandonne-le soit aux jeunes filles lascives, soit aux hommes qui, contre nature, cherchent l’amour d’un homme » (Ovide)

La hantise du séducteur
C’est dans ce contexte qu’il faut relire le célèbre passage où Orderic Vidal déplore la décadence des mœurs après la mort du pape Grégoire VII (1085) et de Guillaume le Conquérant (1087). C’est alors que la coutume honorable des ancêtres a été abolie en Occident, se plaint-il. Auparavant, les hommes portaient des vêtements modestes, parfaitement adaptés aux mesures de leur corps. Ils étaient habiles à l’équitation comme à la course, et à tout ce que la raison leur ordonnait de faire.

Mais la jeunesse exubérante a d’un coup embrassé la mollesse féminine, et les courtisans séduisent les femmes par leur lascivité experte. Ils passent leurs nuits à manger, boire, plaisanter, jouer aux dés et aux tessères... Ils dorment ensuite tout le jour.

« À présent, les hommes efféminés gouvernent partout le monde, ces invertis abjects, dignes du bûcher, festoient sans mesure et se livrent honteusement à toutes les ordures des sodomites. Ils rejettent les manières de nos braves, se moquent des exhortations des prêtres, et suivent dans leurs habits et leurs vie les mœurs des barbares. »

Outre leurs chemises trop étroites et leurs cheveux trop longs, épandus comme ceux des femmes à partir d’une raie centrale, ils ont mis à la mode des chaussures à pointe effilée, les pigaces, que les siècles suivants rebaptiseront poulaines. À une époque où les critères de beauté masculine vantent les larges carrures, les jambes fortes, la robustesse du corps, ce sont des formes sveltes que mettent en valeur les vêtements cintrés et les chaussures pointues.

Les attaques d’Orderic Vital visent probablement la cour de Guillaume II le Roux, fils et successeur du Conquérant sur le trône d’Angleterre (1087-1100). Le roi, connu pour sa prodigalité et sa faiblesse, était entouré d’une cour avide et peu scrupuleuse. Guillaume de Malmesbury confirme qu’on y établit les cheveux longs, les vêtements luxueux et les chaussures à pointes recourbées.

Les jeunes gens, « rivalisant de délicatesse avec les femmes », se mirent à fléchir leur pas, à marcher à demi nus et avec des gestes mignards. Ils pouvaient à peine souffrir ce que la nature avait fait d’eux (des hommes), et se montraient aussi dangereux pour la pudeur d’autrui que peu scrupuleux pour la leur. Le roi refusa d’aider Anselme de Canterbury à combattre l’homosexualité de sa cour ; comme lui-même était célibataire, le soupçon a pesé sur lui.

Bec d’aigle ou queue de scorpion ?
Dans son obsession de trouver une raison, ne fût-ce que symbolique, aux moindres comportements, le Moyen Âge chrétien ne peut concevoir l’inutilité de la coquetterie. D’où les reproches de vanité, de légèreté qu’elle attire.

Les bijoux s’expliquent par l’amour de la richesse ; les boutons et aiguillettes sont utiles pour fermer les vêtements ; la beauté sert à séduire une femme. Mais à quoi servent des chaussures si longues qu’elles obligent à marcher sur les talons, si étroites qu’elles risquent de paralyser le pied ?

Si on me passe cet anachronisme, il y a un snobisme alors difficile à imaginer à montrer par l’incommodité même d’une pièce d’habillement que l’on n’a pas besoin de travailler. « Ces chaussures censées protéger mes pieds leur livraient une guerre sans merci et continue, se plaint Pétrarque, qui succombait dans sa jeunesse aux dernières modes. Ils me seraient devenus inutiles, je l’avoue, si, pressé par la nécessité, je n’avais préféré offenser un tant soit peu les yeux d’autrui plutôt que de broyer mes nerfs et mes articulations ! »

La poulaine est un des paradoxes les plus révélateurs de la coquetterie masculine. Le mot, attesté depuis 1365, désigne la pointe effilée de certaines chaussures, qui peuvent ainsi s’allonger jusqu’à doubler la taille du pied. Le terme, qui signifie « polonais » (polonus), renvoie à une tradition inconnue sur l’origine de cette mode.

Les chaussures « à la poulaine », ou plus simplement les poulaines, sont censées venir de Pologne, ce qu’atteste le nom de crakowes qui leur est donné dans une chronique anglaise de la fin du XIVe siècle, à l’année 1361. Mais sous d’autres noms, la mode a sévi durant tout le Moyen Âge, et rappelle les chaussures à pointes que les anciens Grecs avaient empruntées aux Perses et qui ont connu diverses modes dans l’antiquité romaine : le latin médiéval les disait rostrati (« à bec »), liripipiati (le liripipium désignait la queue d’un chaperon), pigacias (peut-être apparenté à pigatum, pic), aculei (« aigus »), uncinati (« crochus »), lunati (« en forme de lune »), cornuti (« cornus ») ; l’ancien français parle de souliers bescus (« pointus comme un bec ») ou à la poulaine... Ceux qui les portent sont des uncipedes (« pieds crochus »). Bref, les images n’ont pas manqué en tous lieux et tous temps pour railler cette mode récurrente.

Les chaussures à bec (rostrum) sont les plus anciennement signalées. Au début du XIe siècle, la mode semble venue d’Italie et du sud de la France. Adalbéron de Laon caricature un moine de Cluny déguisé en soldat, sautillant à cause de ses éperons qui labourent la terre, exhibant des becs tordus à la pointe de ses pieds. Sans doute s’agit-il de ces « souliers honteux » qui s’étaient répandus dans le nord de la France lorsque le roi Robert avait épousé Constance d’Arles.

Tandis qu’il enseignait à Parme, vers 1032, Pierre Damien décrit un clerc dévergondé qui les porte. Le dénommé Zeuzolin entretenait une maîtresse près du logis du futur saint. Coquet (nitidulus), toujours soigné (ornatus), il attirait tous les regards par ses coiffes de zibeline, ses vêtements de lin fin soigneusement blanchis, « et enfin par ses chaussures qui ressemblaient à un bec d’aigle ». La tentation d’une vie plus douce rongea un moment Pierre Damien, à sa grande confusion, durant les cinq ans où il surveilla ce manège. Mais la mort du clerc dans un incendie vint à point nommé rappeler que le châtiment suit toujours la faute.

Les souliers pointus font alors scandale dans les pays anglo-normands à la fin du XIe siècle, sous le nom de « pigaces », ou « pigaches ». Orderic Vital en attribue l’invention à Foulques IV le Réchin, comte d’Anjou de 1068 à 1109. Cet homme qu’il dit homme dépravé appartient donc à cette génération qui se serait livrée à tous les excès après la mort de Guillaume le Conquérant. Il avait les pieds si déformé par des oignons qu’il avait fait allonger ses chaussures pour les dissimuler, assure le chroniqueur saxon.

Cela rassure : cette « invention frivole » a une origine rationnelle. Mais son extension rapide dans tout le monde occidental témoigne de la légèreté et de l’amour des nouveautés des jeunes gens, deux ressorts de la coquetterie que nous avons relevés de Notker à Étienne de Bourbon.

Les cordonniers confectionnent alors ces souliers ressemblant aux queues des scorpions, que l’on appelle couramment pigacias ; pauvres et riches les adoptent aussitôt, mais en particulier la noblesse, qui se doit pourtant d’être un modèle d’honnêteté et de vertu. Ici encore, la mode serait dérivée d’une coquetterie individuelle : un certain Robert, satellite de la cour de Guillaume II le Roux (1087-1100), aurait eu l’idée de fourrer d’étoupe les pointes des pigaces pour les courber en forme de cornes de bélier. Mal lui en prit : il fut aussitôt surnommé le Cornard ! Ainsi les hommes voient-ils leurs orteils s’achever en queue de couleuvre, sinon en queue de scorpion puisqu’elle se retourne vers leurs yeux.

Les références sont éminemment symboliques. Le serpent renvoie au Tentateur, mais aussi aux anguipèdes, ces monstres dont les jambes en forme de serpents rappellent les Géants antiques. Le scorpion, symbole de la Synagogue, est réputé se tuer lui-même lorsqu’il se retrouve acculé en s’enfonçant son dard dans le corps. C’est à un véritable suicide spirituel que se livrent ces jeunes gens qui s’affublent d’attributs diaboliques et païens.

Les sotulares rostrati sont interdits par diverses constitutions ecclésiastiques au XIIIe siècle, ce qui témoigne de leur persistance, mais ne reviennent véritablement à la mode qu’entre 1365 et 1400, puis dans la dernière moitié du XVe siècle : les conciles d’Avignon, en 1457, et de Sens, en 1460, prennent à nouveau la peine de les interdire aux ecclésiastiques. Il s’agit alors d’un marqueur social plus encore que d’une coquetterie. Leur taille en effet augmentait selon l’état, si l’on en croit un auteur du XVIe siècle : la pointe était ordinairement d’un demi-pied (une quinzaine de centimètres), d’un pied pour les riches et les personnages importants, de deux pour les princes.

Ici encore, faisons la part de la caricature : les pointes des souliers retrouvés dépassent rarement une dizaine de centimètres. Mais leur longueur dépendait bien du statut social : un acte d’Edouard IV, en 1463, ne permet qu’aux lords de porter des souliers dont la pointe excède deux pouces (cinq centimètres).

L’économie intervient également : les poulaines sont bien attestées en Angleterre et en France, qui partagent la même prospérité économique au XIVe siècle, et rares dans les Pays-Bas, qui ne prendront leur essor qu’à la fin du XVe siècle.

On doit fourrer d’étoupe la pointe de la poulaine pour lui donner forme et éviter de s’y prendre le pied. Parfois, on la recourbait vers le haut, ce qui facilitait au moins la marche. Les chroniques anglaises collationnées au XVIe siècle par John Staw les décrivent attachées au genou par des lacets de soie, ou des chaînes d’argent ou de métal doré. Témoignage tardif et contesté, qui tient sans doute de la caricature, mais qui donne la mesure de l’incompréhension devant ce usage incommode.

Chaussures absurdes, sans doute, mais aussi monstrueuses et hérétiques, selon la symbolique médiévale. Leur longue pointe ressemble à une corne, ou à l’ongle d’un griffon, lorsqu’elle est portée en oblique. Contre nature, diabolique, elle est aussitôt interdite par le roi Charles V à Paris et par le pape Urbain V à Rome. Le registre du Châtelet a conservé l’édit somptuaire pris le 10 octobre 1368 par Charles V et aussitôt « crié de par le Roi » dans tout Paris : il épingle la « vanité mondaine et folle présomption » des notables qui portent ces « souliers, houseaux ou bottines à long bec, ou difformité controuvée, c'est assavoir la poulaine, laquelle difformité ou poulaine est dérision à Dieu et à sa mère Église et à toute bonne créature raisonnable, et nous déplaît. » Car tel est notre déplaisir…

Petits marquis et talons rouges
Parmi les accessoires à la mode, celui qui incarna la vie de cour au point de désigner le courtisan coquet fut lut le talon rouge. Sans entraîner de folles dépenses (à condition de ne pas y multiplier les incrustations précieuses), le talon devient un signe de faveur royale.

Le règne de Louis XIII était déjà friand de talons hauts -les récriminations contre la boue des rues ne sont peut-être pas étrangères à cette mode- et ornés de rosettes ou de dentelle d’or. Mais la mode militaire impose encore aux hommes le port de larges bottes.

Les chaussures à talons hauts et décorés se répandent sous le règne suivant et ont suscité bien des légendes. Est-ce pour compenser sa petite taille que Louis XIV a adopté des talons de dix à douze centimètres ? Il est difficile en effet d’incriminer à son sujet la boue des rues parisiennes.

Louis le Grand a été vu par ses contemporains comme un homme de haute taille, tant dans les descriptions que dans les portraits, où il apparaît toujours plus grand que son entourage. Hommage symbolique à sa majesté ? Une armure qui lui a été offerte par la république de Venise en 1668 correspond à une taille de 1m 61. Avec plus ou moins de précautions, les historiens du costume invoquent la petite taille de Louis XIV pour expliquer le retour des talons hauts. Si tel était le cas, ce ne fut pas perçu ainsi à l’époque.

Comme pour les perruques, on ne prête qu’aux rois des modes qui leur sont antérieures. En 1642 (le petit roi a cinq ans !), les talons deviennent si hauts « qu’ils semblent vouloir prendre par escalade les Cieux. » C’est Monsieur, frère de Louis XIV, qui est plutôt accusé par les contemporains d’avoir exagéré cette mode. Il faut dire qu’il mesurait les deux tiers du roi, ce qui, pris au pied de la lettre, nous amènerait à 1m 07 ! C’est de lui que Saint-Simon dit « C’était un petit homme ventru monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts ».

Les souliers des élégants s’ornent d’abord de nœuds en ailes de papillons puis, dans les années 1670-1680, de boucles précieuses, ornées de perles ou de diamants, conservées dans des coffrets à bijoux pour s’adapter à différentes chaussures. Ils peuvent même être décorés de soies peintes. La Bruyère a caricaturé cette mode dans le personnage efféminé d’Iphis. « Iphis voit à l’église un soulier d’une nouvelle mode ; il regarde le sien et en rougit ; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour s’y montrer, et il se cache ; le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. » Coquetterie bien masculine : les chaussures des femmes sont moins belles que celles des hommes, car cachées par les robes.

Et c’est aussi Monsieur que la légende accuse d’avoir lancé les talons rouges ! Un jour de carnaval, en 1662, il se serait aventuré dans les abattoirs de Paris, où ses souliers se seraient teintés de sang. Il ne s’en aperçut pas et s’étonna, le soir, de voir toute la cour imiter cette mode lancée à son insu. Mais ces talons rouges apparaissent quinze ans plus tôt sur les portraits de Louis XIV, en bottes, vers 1647 ; en souliers, en 1660. Le goût du roi pour cette couleur est bien attesté : sans doute est-ce lui qui lança la mode -mais il ne fréquentait pas les bals populaires ni les abattoirs. Depuis, la cour tout entière les a adoptés, à tel point que l’expression « talon rouge » finit par désigner le courtisan.

Au XVIIIe siècle, une règle tacite liait ces talons à la présentation au roi. Tous ceux qui avaient été présentés, et qui avaient donc l’honneur de monter dans les carrosses du monarque, le signifiaient ainsi. Le maréchal de Saxe ne les appelait que « mes talons rouges » : peut-être est-ce lui qui lança l’expression pour désigner les courtisans affectés. « Nul règlement, nulle ordonnance n’empêchoit les autres d’en avoir aussi ; et jamais on n’a vu d’hommes, même de gentilshommes n’étant point de la cour en porter. »

Eh bien si, cela c’est vu : mais une telle excentricité faisait sourire, surtout chez un homme âgé. « Le Comte de M*** étoit un homme rare ; mais il avoit la manie à quatre-vingt (sic) ans de se promener avec un habit de moire bleue, des talons rouges, un plumet blanc. Quel (sic) bizarrerie, direz-vous ? mais sans cette bizarrerie, vous répondrai-je, on n’eût point demandé en le voyant : qui est ce vieux fou ? Et l’on n’eût point répondu : c’est le Comte de M*** ; c’est un homme rare. »

Déculotté et décolleté
Amaury Duval, collaborateur de La décade philosophique, littéraire et politique sous le pseudonyme de Polyscope, nous a laissé un truculent portrait de ces jeunes coquets au lendemain de la chute de Robespierre.

Tandis qu’il rêve à une réforme des habits, déplorant les modes issue de la « tyrannie », il croise un « contradicteur » sous les espèces d’un vieillard à perruque poudrée, en pourpoint et souliers à boucles d’argent, tout droit sorti de l’ancien régime. Ils pourraient s’étriper sur leur conception du vêtement.

Tous deux cependant s’entendent sur le dos d’un passant croisé sur les Champs-Élysées, « un de ces êtres qu’on appelait jadis des fats, et que l’on désigne aujourd’hui par le nom de muscadins. » Leur victime marche en sautillant, de peur de déchirer ses culottes trop serrées, martyrisé par des souliers trop petits, qui ne couvrent que les doigts de pied. Ses cheveux poudrés de blanc sont rassemblés en une petite queue qui roule sur un « frack d’une forme bizarre ». Une cravate au nœud soufflé dépasse d’un gilet qui ne descend pas plus bas que l’estomac. « Il fut alors convenu entre nous que le costume des muscadins contrariait en tout point la raison, le sens commun. »

Héritier des Lumières, le révolutionnaire juge encore le vêtement au nom de la raison. Il en oublierait le décret du 8 Brumaire de l’an II qui autorise tout citoyen à s’habiller comme il l’entend...

Résumé du livre Histoire de la coquetterie masculine de Jean-Claude Boulogne

« Coquetterie : se dit le plus souvent des femmes », précisent les dictionnaires. Etonnant paradoxe, puisque la coquetterie renvoie étymologiquement au cri du coq, mâle par excellence, aux couleurs chatoyantes. Le mot apparaît au XVe siècle, mais la pratique est bien plus ancienne.

L’auteur la définit comme la recherche de singularité par l’artifice dans l’apparence. Et dans ce domaine, les hommes n’ont pas été en reste : mignons, marjolets, muguets, dandys, zazous, punks n’ont souvent au cours des siècles rien eu à envier aux femmes en fait d’accoutrements, coiffures, parfums, fards et bijoux, mais au risque de paraître efféminés.

Car la coquetterie est aussi, socialement, un agent de différenciation des sexes et, individuellement, une attitude face à la vie et à soi-même. C’est ce que démontre magistralement Jean Claude Bologne en révélant, à travers l’histoire, les deux faces de la coquetterie masculine, fascinante d’un côté, répulsive de l’autre.

Philologue formé à l’université de Liège, historien et romancier très en vue, Jean Claude Bologne a publié depuis 1986 une trentaine d’ouvrages relatifs à l’histoire des moeurs, parmi lesquels : Histoire de la pudeur ; Histoire du célibat et des célibataires ; Histoire de la conquête amoureuse ; Pudeurs féminines. Il est président de la Société des gens de lettres.

Jean philippe Tarot | publié le Dimanche 6 Novembre 2011 | Lu 2007 fois


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