Chaussures de Luxe
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L'actualité des chaussures de luxe et des bottiers de prestige


Itinéraire d’un soulier gâté, par David Not


Je m’appelle Flore Weston. Arnaud, mon propriétaire, a fait mon acquisition il y a deux ans sur les Champs Elysées. Il a opté pour une commande spéciale, en bi-matière, tige en box burgundy et garants en veau-velours rouge. J’ai fait l’objet de toutes les attentions à la Manufacture. Esthétiquement, c’est sûr, j’en impose, mais la concurrence est rude. Il faut dire que nous sommes une trentaine de paires à cohabiter dans le dressing d’Arnaud. Lobb, Green, Berluti, Corthay, Crockett… Et puis, il y a aussi mes potes de Limoges, Savile, Aston, Conti... Que du beau monde.


Itinéraire d’un soulier gâté, par David Not
Aujourd’hui, son choix s’est porté sur moi. Je savoure pleinement cette décision, car il ne me chausse pas plus de trois fois par mois. C’est cependant davantage que d’autres de mes collègues ! Allez, en voiture, direction le bureau. Cool, c’est son Audi Tiptronic de fonction. Sans pédale d’embrayage, je n’ai presque rien à faire.

Avec sa vieille 911 de 1983, on doit plier à mort le pied gauche, sans parler du talon-pointe, c’est éreintant ! On part en comité de Direction toute la journée. J’aurai tout le temps de voir de près ce que portent ses collègues de bureau aux pieds et, c’est hélas souvent pathétique…

Pseudo italien, faux british, voire Made in China, le tout poussiéreux, jamais ciré, les lacets défaits… Un massacre. Et les chaussettes ! Quand ce ne sont pas de vieilles Kindy délavées et trop courtes, on a droit aux motifs Droopy, Simpson, Achille Talon ou les Schtroumpfs... Arnaud relève le niveau car il ne jure que par des mi-bas Gallo, DD, Pantherella ou Falke. Bien évidemment, nous cohabitons avec grand plaisir. Qui se ressemble s’assemble !

Interminables, ces réunions. On n’est même pas sortis pour déjeuner. Je sens qu’Arnaud n’en peut plus, il m’a cognée nerveusement dans un pied de table, je me suis fait trop mal. Vers 20 heures, on s’échappe enfin, pour aller retrouver Delphine, sa petite amie. Au programme, dîner aux chandelles en amoureux. Comme toutes les filles, Delphine adore les chaussures. Voyons ce qu’elle porte ce soir, peut-être un plan drague en perspective. La dernière fois, mon copain Arca s’est fait jeter par une paire de Manolo Blahnik siliconée. Snobinarde, pas sympa du tout. Il l’a mal vécu, elle lui plaisait beaucoup.

J’ai la chance cette fois-ci de côtoyer ses nouvelles Louboutin, sexy en diable avec leurs fameuses semelles rouges. Ca se présente plutôt bien, je vais tenter de les enlacer. On sera d’autant plus tranquilles que Bambou, le chien de Delphine, reste enfermé dans la cuisine cette nuit. L’autre jour, il a dévoré les Aubercy toutes neuves d’Arnaud. C’était de la petite-mesure, il les avait attendues trois mois. Je crois qu’il ne s’en remettra jamais !

Mon dieu, quelle fatigue, je n’ai pas fermé les œillets de la nuit. En plus je n’avais pas mes embauchoirs, j’ai mal aux cambrions. Ce matin pour Delphine et Arnaud, shopping en amoureux. Delphine a mis ses ballerines Repetto. Pas vraiment mon style. Je les trouve trop maigres, elles n’ont que la peau sur l’empeigne. Enfin, si c’est la mode… Dans l’après-midi, ils vont jouer au tennis, Arnaud va me troquer contre ses New Balance.

Ce soir, j’espère égoïstement qu’Arnaud passera la soirée seul à la maison pour une bonne séance de glaçage en tête-à-tête. Pour lui, manches retroussées, verre de Cognac et un bon cigare. Pour moi, de la crème Saphir, puis du Parade Gloss et un peu d’eau tiède. Ma peau est réhydratée, mes plis de marche s’estompent, mon grain se régénère, visiblement. Il faut dire que je le vaux bien.

Puis, tandis qu’il me laissera reposer, il va pianoter sur son ordinateur. Il est membre d’un forum où des gars tout aussi dingues que lui ne parlent que de pompes. C’est une sorte de secte des possédés de la calcéologie. Certains de ses proches ne comprendront jamais que l’on puisse nous vouer une telle ferveur. Mais Arnaud a cessé de se justifier depuis longtemps. Après tout, une passion ne saurait avoir d’explication rationnelle.

Article publié avec l’aimable autorisation du magazine Monsieur (n°81)

Jean philippe Tarot | publié le Jeudi 14 Avril 2011 | Lu 2203 fois


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